Ambiance Bois, l’autogestion pour travailler autrement

 

Dans un entretien accordé aux étudiants de emlyon business school, Rémy Cholat, technicien forestier depuis 18 ans à la scierie Ambiance Bois, expose les particularités managériales de son entreprise creusoise.

Nous avons voulu en savoir plus sur ce mode de management innovant.

Quelles sont les particularités de votre entreprise, en particulier le modèle de fonctionnement en autogestion ?

Ambiance Bois est une entreprise qui va avoir 30 ans, qui fonctionne sur le mode autogestionnaire, où nous sommes tous à salaire égal. L’autogestion se traduit par exemple dans le fait que notre PDG – puisque nous sommes une SAPO (*Société Anonyme à Participation Ouvrière) – est tiré au sort tous les deux ans parmi des volontaires qui n’ont jamais été PDG.

Nous sommes également très polyvalents, personne ne fait une seule tâche, mais personne ne fait toutes les tâches. Ce les sont les deux éléments forts de notre organisation.

 

Cette volonté de faire différemment s’exprime-t-elle dans d’autres aspects de l’entreprise ?

Nous œuvrons dans la filière bois, avec trois secteurs d’activité : la fabrication de matériaux en bois, le bois énergie et la construction en bois. Sur notre filière, notre positionnement particulier est de travailler avec des matériaux sains, pour la plupart non traités et de travailler le plus possible en circuit court. L'ensemble de notre approvisionnement est local. Si on se compare à d’autres entreprises semblables de la filière, Ambiance Bois se différencie par de nombreux aspects : son choix d'utiliser un circuit court, des matériaux écologiques et de suivre une politique éthique et responsable.

Pour vous donner un exemple, il y a une entreprise qui est à une vingtaine de kilomètres, qui travaille au cœur du massif forestier du plateau de Millevaches en faisant venir une partie de ses bois de Scandinavie. Ce sont des pratiques courantes qui ne sont pas spécifiques à la filière bois justement, c’est le cas de toutes les entreprises aujourd’hui qui pratiquent une délocalisation soit de leur matière première soit de leurs employés. Nous sommes dans un contexte de mondialisation à outrance auquel nous essayons d'échapper par nos actions.

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de ne pas entrer dans ce système-là il y a trente ans ?

Le souhait des fondateurs peut se résumer en une phrase : « Travailler autrement ». Ils ont vite perçu l'enjeu du développement durable, et du développement humain. Ce sont ces deux défis qu'Ambiance Bois essaye de relever par l'utilisation de circuit court, de matériaux durables et de bonne qualité, et par son système d'autogestion.

 

Mais pourquoi a-t-on mis aussi longtemps à essayer de changer les choses alors ?

La question de la collaboration dans le monde du travail a toujours existé dans l’histoire du salariat. Coopérer en agriculture par exemple, c’est vieux comme le monde. Ce qui est peut-être nouveau c’est la prise de conscience plus globale qu'il est nécessaire de construire ensemble un monde plus durable pour préserver les générations à venir.

Nous avons, de notre côté, identifié le lien de subordination comme cause de souffrance au travail et d'inégalité, c'est pourquoi nous avons tout simplement décidé de le supprimer pour garantir de meilleures conditions de travail dans un cadre plus juste.

 

Et pourtant vous élisez quand même un PDG. Est-ce que cela signifie qu’une forme de structure hiérarchique est conservée ?

On élit un PDG parce que légalement une SAPO a un PDG. Après, le PDG est au même salaire que les autres personnes et n’a pas de fonction hiérarchique. Et de la même manière, on peut avoir des structures hiérarchisées formellement où les décisions se prennent collectivement sur le modèle des coopératives. La forme juridique ne fait pas tout.

 

Est-ce que d’autres entreprises ont suivi votre modèle ?

La réponse est oui, et là aussi il faut la replacer dans le contexte historique. Ce n’est pas seulement des personnes qui imitent Ambiance Bois. Nous ne sommes pas des pionniers, nous aussi nous reprenons une histoire de la coopération. Nous pouvons aussi être vus comme imitateurs par exemple de Jean-Baptiste André Godin, l’inventeur des poêles Godin qui a créé un Familistère dans l’Aisne il y a 150 ans (*Jean-Baptiste Godin créé en 1878 à Guise une industrie de fabrication d'appareils de chauffage en fonte - le poêle Godin- et regroupe son personnel dans un lieu coopérative qu'il appelle le Familistère). Donc nous n'avons rien inventé. Mais clairement, suite à l’expérience d’Ambiance Bois, d’autres entreprises se sont servies de cet exemple là pour à leur tour créer des structures du même type. Ça s’appelle l’essaimage, c’est quelque chose à laquelle je crois beaucoup et en tout cas sur le territoire autour de chez nous, sur le plateau de Millevaches, c’est quelque chose qui fonctionne très bien, et qui se traduit très clairement en chiffres : pas en chiffres d’affaire mais en chiffres de population.

On est dans le rural profond, dans des zones de très faible densité et par exemple la commune de Faux-La-Montagne (*où est située l’entreprise Ambiance Bois) est une des rares communes du département de la Creuse qui gagne des habitants. On démontre par l’exemple que de petites actions, à petite échelle, sont créatrices d’emplois mais surtout d’activité, de vie. Dans une commune de 400 habitants comme la nôtre, il y a une multitude d’activités quotidiennes, la salle des fêtes est réservée à l’année tous les weekends et tous les services d’une petite ville sont présents sur le village. Les gens sur ce territoire sont le plus souvent acteurs que simplement spectateurs. Quand on est cinéphile en ville, on va au cinéma. Quand on est cinéphile ici, on crée un cinéma.

 

Donc pour résumer, il faudrait abolir la hiérarchie ?

Oui, c’est vraiment là-dessus qu’il faudrait agir, c’est le cœur du problème. Si on va à l’os, on arrive sur ce lien de subordination. Il y a énormément de livres de management qui sont sortis ces dernières années sur un autre management, justement en faisant participer plus les salariés, en étant à l’écoute pour diminuer la souffrance au travail... Et on ne peut être que d’accord. Mais ces livres s’arrêtent avant, ne vont jamais jusqu’au bout, on donne le pouvoir en apparence. Pour prendre un exemple, le patron va appeler ses collègues par leur prénom, tout le monde va se taper dans le dos et il va y avoir une bonne ambiance mais il y aura quand même un patron, qui en tout état de cause aura le dernier mot, aura le pouvoir de licencier et pourra gagner cinquante fois plus que son salarié. Donc là ça met quand même une limite à cette entreprise idéale.

Comme pour la première inégalité en entreprise qui est l’inégalité homme femme, tout le monde est d’accord pour dire que les hommes et les femmes sont égaux mais par contre le salaire est différent. Ça choque les gens mais quand il s’agit de prendre une décision, on dit que ce n’est pas possible. Donc ne serait-ce que sur cette question de « à salaire égal travail égal », on n’y arrive pas, il n’y a pas de passage à l’acte. Pour moi ça invalide tous les beaux discours qui peuvent avoir lieu et ça valide nos choix, à Ambiance Bois, même si par ailleurs tout n’est pas rose.

 

Quels obstacles avez-vous pu rencontrer par exemple ?

On a tous les problèmes qui peuvent se passer entre des êtres humains mais au moins on a choisi des règles de coopération.

 

Quelles seraient alors les conditions pour que ce système fonctionne au mieux ?

La maturité, qui revient en fait à l’éducation, à la formation et là il y a un vaste chantier. Ce n’est pas le monde de l’entreprise qu’il faut changer, c’est le monde tout court. Dès l’école, ce n’est pas la coopération qui est enseignée. Ça va être difficile de changer le monde de l’entreprise si tous les jours le modèle qui est mis en avant sur les ondes, à la télévision, est celui de la compétition, de la globalisation, du toujours plus gros. Et c’est d’ailleurs bien pour ça que notre modèle reste minoritaire. Parce que le discours dominant n’est pas là, et quand je dis discours c’est l’éducation. C’est impossible en sortant de ce système de se dire qu’on va créer un modèle coopératif.

C’est pour ça qu’Ambiance Bois œuvre aussi dans ce sens-là, en faisant partie d’un réseau d’entreprises alternatives, le réseau REPAS (*Réseau d'Echanges et de Pratiques Alternatives et Solidaires), où chaque année on a des jeunes et des moins jeunes qui viennent faire un « compagnonnage » pour apprendre à travailler en coopération. Ce n’est pas l’apprentissage d’un métier, c’est l’apprentissage d’une façon de travailler. Et en tout premier lieu de voir que d’autres modèles sont possibles et donc fonctionnent.

C’est également un message très positif de dire que si le système actuel ne fonctionne pas, c’est possible de faire autrement, même si ce ne sera pas forcément simple. L’excitation de créer des entreprises avec des fonctionnement autres et qui correspondent à leur créateur est du même ordre que celui qui crée sa start-up sauf que l’excitation n’est pas seulement sur ce que l’on crée mais aussi sur la manière dont on crée. Quand on dit « travailler autrement », c’est là que ça se joue. Si on était dans l’agriculture, ce n’est pas simplement la satisfaction de dire que l’on fait du bio. Parce que faire du bio et être payé au lance pierre comme il peut y avoir du bio en Chine, ça ne nous intéresse pas.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

 

Site de l’entreprise : www.ambiance-bois.com/notre-pratique-cooprative

Reportages : Sophie Bensadoun, "Ambiance bois, le travail autrement"

Gaëlle Coudert : http://medialibre.info/democratie2017/peuple.html.